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	<title>Tisseurs de mots</title>
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	<description>L'association Tisseurs de Mots anime des ateliers d'&#233;criture en Auvergne - Haute Loire, Cantal et Puy de D&#244;me. Cheminer dans l'&#233;criture avec les ateliers d'&#233;criture anim&#233;s par nos intervenants : Igor Chirat, V&#233;ronique Le Milan, Fran&#231;oise Roure, Isabelle Jannot, C&#233;cile Luquet&#8230;</description>
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		<title>Tisseurs de mots</title>
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		<title>Eric Chacour : Ce que je sais de toi</title>
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		<description>&lt;p&gt;Dans le Caire des ann&#233;es 1980, un jeune m&#233;decin suit un destin trac&#233; pour lui. Entre son dispensaire et le prestigieux cabinet h&#233;rit&#233; de son p&#232;re, Tarek n'a que peu de place pour se poser des questions. Mais la rencontre d'un &#234;tre que tout semble &#233;loigner de lui &#233;branlera son mariage, sa carri&#232;re et ses certitudes, ne lui laissant plus d'autre choix que l'exil.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L136xH150/eric_chacour-f0391.jpg?1782987783' class='spip_logo spip_logo_right' width='136' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#8211; C'est joli, enchev&#234;trer. Tiens, toi qui aimes les choses compliqu&#233;es, tu savais qu'on pouvait enchev&#234;trer des photons ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Il leva les yeux au ciel, comme s'il &#233;tait besoin de signaler que les connaissances d'un gamin du Moqattam n'int&#232;grent pas les notions de physique quantique. Tu ne remarquas rien et poursuivis :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Ce sont de toutes petites particules&#8230; Il semblerait que, lorsque deux d'entre elles ont interagi &#224; un moment de leur existence, elles se retrouvent &#224; jamais li&#233;es. C'est-&#224;-dire que, quand tu manipules la premi&#232;re, la seconde se retrouve imm&#233;diatement modifi&#233;e &#224; l'identique. C'est comme si l'une savait exactement ce que vivait l'autre, au moment o&#249; elle le vivait, sans qu'elle ait re&#231;u le moindre signal de sa part, m&#234;me si elles se situent &#224; des milliers de kilom&#232;tres de distance ! Tu te rends compte ? Elles deviennent li&#233;es &#224; jamais. Intriqu&#233;es. M&#234;me sans pouvoir communiquer. Si &#231;a se trouve, on est peut-&#234;tre comme deux photons intriqu&#233;s, toi et moi. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Mais qu'est-ce que tu racontes ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Eh bien, peut-&#234;tre que, si un jour on devait &#234;tre s&#233;par&#233;s, on continuerait &#224; ressentir la m&#234;me chose en m&#234;me temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sait-on vraiment de quoi naissent les orages ? Ali explosa d'une violence qui lui tendit les muscles. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Arr&#234;te avec tes conneries, Tarek, qu'est-ce que tu racontes ? Ce n'est pas parce qu'on baise ensemble que tu peux sortir des trucs pareils. Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme &#231;a ? Je ne devrais pas dire &#171; baise &#187;, c'est &#231;a ? Je devrais dire quoi ? Qu'on &#171; fait l'amour &#187; ? &#199;a non plus, &#231;a ne veut rien dire ! Moi, mes clients me payent pour me baiser. Ou pour que je les baise. Pas pour faire l'amour. Si je devais attendre qu'ils me disent qu'on a &#171; fait l'amour &#187; avant qu'ils me filent leur fric, je peux te dire que j'en verrais pas la couleur !&lt;br class='manualbr' /&gt;Une respiration irr&#233;guli&#232;re lui soulevait la poitrine. Tu en suivais des yeux le mouvement, guettant l'accalmie tout en &#233;vitant que vos regards ne se croisent. Tu tentas :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Est-ce que tu m'aimes ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Je ne sais pas. &#199;a n'a pas de sens. Je veux dire&#8230; je pourrais r&#233;pondre oui, et y croire pour de vrai. Et toi tu r&#233;pondrais peut-&#234;tre pareil. Mais &#231;a ne voudrait pas dire forc&#233;ment la m&#234;me chose, m&#234;me si on utilise le m&#234;me mot. Quoi ? Parce qu'on a transpir&#233; tous les deux dans ce lit, on serait comme tes particules ? Eh ben non Le jour o&#249; on sera s&#233;par&#233;s, je ne vois pas pourquoi on ressentirait les m&#234;mes choses. Toi tu continueras &#224; &#234;tre un grand m&#233;decin qui n'a pas de probl&#232;mes de fric et moi, &#224; me d&#233;brouiller comme je peux. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Quel rapport avec l'argent ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Tout a rapport avec l'argent, Tarek, tout ! D&#232;s que quelqu'un parle, il parle d'argent. Il faut vraiment que tu n'en aies jamais manqu&#233; pour ne pas comprendre &#231;a ! Le monde n'est pas comme tu voudrais. Tu crois quoi ? Qu'il suffit de me faire enfiler une blouse d'h&#244;pital pour que je sois un infirmier ? Qu'il n'y aura plus de ragots parce que tu dis &#224; tes potes que j'ai du talent ? Que ta femme ne se rend compte de rien ? Ouvre les yeux, merde !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rictus qui avait accompagn&#233; sa derni&#232;re phrase acheva de dissiper toute trace de sa jeunesse. Il sortit de la chambre, ramassa ses affaires. Tu tentas de le retenir en bafouillant quelques mots. Sa m&#226;choire contract&#233;e ne laissa s'&#233;chapper aucune r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les souvenirs n'ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n'a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se m&#233;fier. A la disparition d'Ali, quinze ans plus t&#244;t, tu avais d&#233;cid&#233; d'enterrer votre histoire dans un recoin de ton esprit. Un emplacement oubli&#233; des cartes, un lieu secret d'o&#249; personne ne viendrait l'exhumer. En quelques heures pourtant, Ali &#233;tait revenu d'entre les morts, faisant de toi ce vieux fou qui cherche d&#233;sesp&#233;r&#233;ment &#224; retrouver le tr&#233;sor dont il s'&#233;tait d&#233;fait parce qu'il le croyait sans valeur. Pour le temps que dura cette illusion, tu creusas &#224; mains nues le sol siliceux de ta m&#233;moire, au point de te retrouver les doigts. en sang et la raison &#224; l'agonie. Mon c&#339;ur se serre lorsque je t'imagine pr&#234;t &#224; vivre la r&#233;surrection d'un homme disparu pour de bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eric Chacour : Ce que je sais de toi, folio, 2024, pages 143-146 puis 299.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Laurent Mauvignier : Histoires de la nuit</title>
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		<description>&lt;p&gt;Il ne reste presque plus rien &#224; La Bass&#233;e : un bourg et quelques hameaux, dont celui qu'occupent Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi qu'une voisine, Christine, une artiste install&#233;e ici depuis des ann&#233;es.
On s'active, on se pr&#233;pare pour l'anniversaire de Marion, dont on va f&#234;ter les quarante ans. Mais alors que la f&#234;te se profile, des inconnus r&#244;dent autour du hameau.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH100/laurent_mauvignier-ac93c.jpg?1782987783' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand ils se sont retrouv&#233;s seuls dans la chambre du haut, Christine et B&#232;gue ont sans doute tr&#232;s vite, l'un et l'autre, &#233;prouv&#233; le m&#234;me sentiment d'incongruit&#233;, de g&#234;ne, comme s'il y avait une ombre d'obsc&#233;nit&#233; qui s'&#233;tait gliss&#233;e entre eux, non pas un trouble qu'ils auraient ressenti l'un pour l'autre, mais l'id&#233;e encore souterraine de se retrouver ici, deux inconnus, un homme et une femme dans une chambre, pr&#232;s d'un lit, m&#234;me si autour d'eux il n'y a que des tableaux tourn&#233;s contre les murs et que le mur principal qui les s&#233;pare, c'est d'abord celui de leur diff&#233;rence d'&#226;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis ce silence ouat&#233; de la pi&#232;ce les enferme davantage, ce silence qu'ils ont pu nier ou rejeter, au moins le temps de s'en d&#233;tourner en tendant l'oreille vers les pas des autres, pendant que ceux-l&#224; descendaient les marches et rejoignaient le rez-de-chauss&#233;e, puis encore un peu, pendant que les m&#234;mes pas s'amenuisaient en quittant la maison &#8211; Christine reconnaissant le frottement du bas de la porte que Patrice avait chang&#233; quelques mois plus t&#244;t, avec ce bruit si d&#233;sagr&#233;able d'un crissement de paille de fer &#8211;, puis, avec l'effet proche d'un carillon, le frottement du paillasson m&#233;tallique, la bouff&#233;e d'air frais qui entre dans la maison et monte jusqu'&#224; la chambre, la porte qui se referme et les vibrations remontant dans les murs, les bruits des pas encore, mais comme assourdis parce que venant du dehors, s'&#233;loignant vers chez Bergogne en ne laissant bient&#244;t dans leur sillage qu'un son presque imperceptible, auquel pourtant tous les deux s'accrochent, car ils savent qu'ils auraient entendu le moindre mot s'il y en avait eu un, que si un seul mot avait &#233;t&#233; prononc&#233; il serait venu jusqu'&#224; eux, remontant de la cour &#224; la fen&#234;tre et de la fen&#234;tre &#224; la chambre, et qu'autour de lui, alors, ils auraient pu broder quelque chose &#224; dire ou que, m&#234;me sans rien dire, il leur aurait suffi pour que l'espace devienne un peu plus habitable entre eux. Peut-&#234;tre qu'ils ont esp&#233;r&#233; ou guett&#233; ce mot qui n'est pas venu, cette phrase qui, m&#234;me en racontant n'importe quoi, aurait servi de tampon pour adoucir la violence de ce silence qui les a maintenus muets dans la chambre, et aurait &#233;t&#233; comme une indication sur la note &#8211; le comportement, les mots &#224; dire ou &#224; taire, les gestes &#8211; &#224; tenir ici, dans la chambre o&#249;, s'&#233;tant recul&#233; d'un bon pas pour ne pas rester coll&#233; contre elle, comme si le vrai geste d&#233;plac&#233; ce n'&#233;tait pas sa main tenant un couteau contre elle, le jeune homme avait craint qu'elle interpr&#232;te cette fausse proximit&#233; comme une avance ou un geste d&#233;plac&#233;. D&#232;s qu'elle avait senti qu'il avait rel&#226;ch&#233; sa pression, sans rien dire, Christine s'&#233;tait imm&#233;diatement &#233;cart&#233;e, puis elle avait avanc&#233; vers la fen&#234;tre et avait coll&#233; les deux paumes contre le verre, presque &#224; hauteur de ses &#233;paules, en penchant son front jusqu'&#224; bien l'appuyer contre la vitre, se penchant sur la cour pour voir si elle apercevait les trois autres, sachant tr&#232;s bien que ce ne serait pas possible &#8211; elle conna&#238;t les bruits du hameau comme personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se demande bien alors pourquoi elle le fait, si ce n'est que &#231;a lui permet d'&#233;chapper un peu &#224; la pression qui s'alourdit au fur et &#224; mesure que dispara&#238;t la pr&#233;sence des trois autres, pression pas seulement due &#224; l'ignorance de ce qui va se passer maintenant qu'ils ne sont plus ici et qu'elle y est encore, elle, seule avec ce jeune gar&#231;on dont l'odeur d'un mauvais parfum, acide et poivr&#233;, se confond avec la transpiration et autre chose, peut-&#234;tre li&#233;e &#224; l'excitation, l'adr&#233;naline, elle ne sait pas, mais peut-&#234;tre que ce qui la trouble aussi c'est le regard du jeune homme sur elle &#8211; sa fixit&#233;, comme s'il attendait quelque chose d'elle &#8211;, mais aussi et surtout la pression des questions qu'elle retient et va l&#226;cher contre lui, car elle ne pourra pas les retenir longtemps, elle le sait, alors qu'elle veut les garder encore un peu par-devers elle, pour mieux les ma&#238;triser et ne pas les dilapider, une salve de questions qui seront comme des armes pour taper au bon moment sur un adversaire qu'on sait plus fort que soi, des armes, oui, qu'il faudra utiliser au moment le plus juste parce qu'elles ne serviront qu'une fois et qu'elles doivent faire mieux qu'aider &#224; comprendre ce que ces types veulent, ce qu'ils font ici, pourquoi leurs lettres anonymes et pourquoi cet acharnement contre elle, eux qui disent ne pas la conna&#238;tre, qu'est-ce qu'ils lui veulent s'ils ne la connaissent pas ? Et de qui ont-ils parl&#233; qui doit arriver, est-ce que c'est quelqu'un qu'elle conna&#238;t ? Celui pour qui ils travaillent et qui aurait des comptes &#224; r&#233;gler avec elle ? Et pourquoi &#234;tre partis comme &#231;a chez Bergogne &#8211; ils ont parl&#233; de la f&#234;te, ils sont au courant de l'anniversaire et de la soir&#233;e pr&#233;vue ? Et, &#224; travers ces interrogations, le flot de questions pour comprendre, le flot plus grand encore des mots pour leur gueuler de foutre le camp &#8211; si c'est encore possible d'obtenir quelque chose d'eux &#8211;, ou les engager &#224; parler, les faire parler, soutirer d'eux pourquoi ils sont l&#224;, ce qu'ils veulent, puisqu'il faut bien qu'ils veuillent quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et maintenant Christine vient de se retourner et se retrouve dos &#224; la fen&#234;tre. Le jeune homme avance vers la porte d'un pas rapide et se retourne en refermant son couteau ; il a presque l'air de marcher d'un pied sur l'autre, comme s'il dansait. Il a repli&#233; son couteau en le tenant bien serr&#233; dans son poing, puis il sourit &#8211; &#224; son poing, &#224; son couteau, elle ne sait pas &#8211;, &#231;a dure suffisamment longtemps pour qu'elle remarque comment il le fait avec s&#233;rieux et comment il glisse sa main ferm&#233;e sur le couteau dans la poche droite du pantalon de surv&#234;tement, l'enfon&#231;ant si profond&#233;ment qu'il d&#233;forme le haut de la jambe &#8211; on voit les phalanges et la forme des doigts qui &#233;pouse le tissu bleu &#233;lectrique &#8211;, et, pendant qu'elle regarde &#231;a, elle n'a pas encore remarqu&#233; qu'il l'observe, le temps que cesse l'aimantation qu'a produite l'image de la main dans la poche du surv&#234;t', &#224; son tour elle l&#232;ve les yeux vers lui et c'est comme si pour la premi&#232;re fois ils se regardaient : l'un en face de l'autre, sans parler.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle d&#233;cide de ne pas avoir peur, &#231;a s'impose &#224; elle, cette certitude gagne son esprit, c'est &#224; peine une id&#233;e, une &#233;vidence qui se dresse en elle et que tout son corps applique avant m&#234;me qu'elle en ait vraiment conscience, car, avant qu'elle puisse se le formuler, elle qui avait vacill&#233; l&#233;g&#232;rement en arri&#232;re s'est redress&#233;e, le corps s'est solidement plant&#233;, bien droit, le buste l&#233;g&#232;rement inclin&#233; vers l'avant, comme quelqu'un qui va sortir se pr&#233;pare mentalement &#224; affronter une bourrasque un jour de grand vent ; elle tient face &#224; ce visage congestionn&#233;, ses yeux trop brillants, et un instant il ne reste que le souffle des corps et peut-&#234;tre que Christine a murmur&#233; un l&#233;ger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;oh&lt;/em&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou m&#234;me rien &#8211; c'est peut-&#234;tre lui qui a cru qu'elle avait murmur&#233; quelque chose &#8211;, bient&#244;t son visage perd tout le sang qui y avait afflu&#233; puis redevient rose, puis blanc, puis p&#226;le, presque livide, comme sa voix bient&#244;t, blanche elle aussi, Bon, on va pas rester l&#224; de toute fa&#231;on. J'ai envie que tu me montres tes tableaux. Tu sais, moi, au centre, j'en faisais plein, des peintures. Des trucs, t'aurais vu, m&#234;me qu'&#224; la fin j'avais l'impression de plus penser qu'&#224; &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Non, &#231;a, tu touches pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant qu'elle ait parl&#233;, il s'est d&#233;j&#224; tourn&#233; vers elle et elle s'est immobilis&#233;e, Christine soudain t&#233;tanis&#233;e par la douceur de son visage, par sa tristesse &#8211; ou plut&#244;t que tristesse, elle a vu le d&#233;bordement d'une m&#233;lancolie et d'une infinie douceur, une sorte de tendresse ravag&#233;e, et ce mouvement des l&#232;vres qui l'accompagne ; il est l&#224;, dans ses mains il tient les dessins qu'Ida avait faits pour l'anniversaire de sa m&#232;re, et il a l'air touch&#233; de les voir, comme si &#224; ce moment pr&#233;cis elle pourrait lui dire, tu vois bien que c'est ridicule cette histoire. Mais Christine ne saisit pas ce moment. Il pose les deux dessins et cette fois il est bien d&#233;cid&#233; &#224; affronter la peinture de Christine, &#224; aller la voir de pr&#232;s et &#224; y faire face. Mais &#231;a, il ne peut pas le faire en silence, et c'est pourquoi il commence &#224; parler &#224; voix tr&#232;s haute, pour balancer les choses comme elles lui viennent, mais surtout en les laissant prendre tout l'espace, des mots s'&#233;lan&#231;ant, s'entrechoquant pour que l'autre ne puisse rien dire ni faire sous le tourbillon qu'il va lui assener, pour que lui aussi s'&#233;tourdisse de sa propre voix, histoire de ne pas subir la peinture de Christine, car les tableaux des autres sont mena&#231;ants, qui en savent toujours plus sur vous que vous sur eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est comme &#231;a qu'il commence, les poings bien enfonc&#233;s dans les poches de son pantalon de surv&#234;tement, commen&#231;ant d&#233;j&#224; par dire que &#231;a fait longtemps qu'il n'a pas touch&#233; de pinceau, parce que, d&#232;s qu'il &#233;tait sorti du centre, o&#249; pourtant il &#233;tait rest&#233; pas loin de deux ou m&#234;me peut-&#234;tre trois, quatre ans, il avait arr&#234;t&#233; de peindre du jour au lendemain, il n'avait pas eu les sous pour acheter des peintures et des pinceaux, et m&#234;me s'il les avait eus il n'aurait sans doute pas eu l'id&#233;e d'acheter du mat&#233;riel, on n'ach&#232;te pas ce genre de trucs chez nous. Il a commenc&#233; &#224; dire &#231;a en rigolant, ouvrant grand la bouche pour mieux s'en vouloir de l'avoir ouverte, comme plongeant alors ses mains longues et fines pour cacher ses dents et le rose de sa langue, la muqueuse de sa bouche, comme s'il s'en voulait non pas d'avoir ri mais d'avoir pu penser qu'il aurait pu continuer &#224; peindre apr&#232;s ce qu'il appelle le centre &#8211; un h&#244;pital ? &#8211;, et elle entend bien que pour lui ce centre, dans sa vie, c'est le lieu o&#249; il a fait beaucoup de peinture, toujours de la gouache et de l'acrylique sur des feuilles format raisin, et, s'il voulait plus grand, il fallait qu'il agrafe les feuilles entre elles, c'&#233;tait la croix et la banni&#232;re pour r&#233;cup&#233;rer une putain d'agrafeuse parce que les infirmi&#232;res faisaient la gueule et que je les faisais toujours chier &#224; l'heure d'une &#233;mission de t&#233;l&#233; ou d&#232;s qu'elles se barraient sur la terrasse pour fumer et s'asseoir, la joue scotch&#233;e contre leur putain de t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il raconte tout &#231;a en parlant trop fort, en l'assenant et en marchant vers les toiles de Christine, les approchant, et c'est comme s'il allait les renifler, les toucher : mais non, il n'ose pas. Comme il n'ose pas dire qu'il est impressionn&#233; par ce qu'il voit. Il aimerait lui demander pourquoi il n'a jamais su peindre, pourquoi la couleur lui a toujours refus&#233; de s'&#233;claircir, pourquoi lorsqu'il la maniait elle finissait toujours par s'assombrir, se salir, se d&#233;composer sous ses doigts, pourquoi elle devenait bouillie et terre, pourquoi seul le dessin, parfois, lui faisait la gr&#226;ce de lui ouvrir un horizon. Et m&#234;me s'il parle trop fort et qu'il s'interrompt pour glousser et qu'il se retourne parfois comme pour exiger d'elle plut&#244;t des excuses que des explications, il continue &#224; approcher des toiles, il fr&#244;le les murs o&#249; elles sont accroch&#233;es, parfois se penche ou se redresse pour mieux plonger dans un d&#233;tail, se hisse sur la pointe des pieds, s'approche jusqu'&#224; coller son nez sur un centim&#232;tre de peinture comme s'il voulait en p&#233;n&#233;trer la mati&#232;re, en comprendre la texture. Il observe et se tait quelques secondes, comme s'il oubliait que Christine &#233;tait derri&#232;re son dos, &#224; quelques m&#232;tres, qu'elle l'observait sans penser &#224; tenter de s'&#233;chapper, plus occup&#233;e &#224; d&#233;crypter son comportement qu'&#224; &#233;couter ce qu'il d&#233;bite, sans doute pour lui-m&#234;me, se dit-elle, car non seulement elle ne comprend pas tout de ce qu'il dit &#8211; non pas qu'il b&#233;gaie r&#233;ellement m&#234;me si parfois, par blocs, des morceaux de phrases d&#233;rapent et tressautent puis reviennent &#224; leur point de d&#233;part &#8211;, mais elle doit constater qu'il fait avec ses mots comme elle avec la peinture, disons des repentirs, des reprises, des superpositions qui brouillent la compr&#233;hension qu'elle peut en tirer, mais &#231;a n'a aucune importance si elle ne comprend pas ses embard&#233;es, elle comprend qu'il ne s'adresse qu'&#224; lui-m&#234;me, et maintenant elle s'en fiche, c'est comme si elle &#233;tait seulement une spectatrice qui voudrait quitter la salle mais n'ose pas, se demandant quand &#231;a va s'arr&#234;ter, quand il va cesser, mais surtout &#224; quel moment ses fr&#232;res et lui vont d&#233;cider de partir ; mais en attendant B&#232;gue parle, ausculte presque les tableaux, avec un &#339;il exigeant et curieux, et il continue &#224; parler pour lui-m&#234;me, sa voix parfois si basse que de toute fa&#231;on Christine ne peut rien entendre &#8211; c'est moins fort que son c&#339;ur qui bat dans sa poitrine, moins fort que son envie de regarder l'heure sans qu'il la voie faire &#8211;, mais il lui indiff&#232;re d'&#234;tre entendu ou m&#234;me d'engager une conversation, il ne s'int&#233;resse pas &#224; elle et &#231;a tombe bien, elle pr&#233;f&#232;re que toute son attention soit port&#233;e sur sa peinture plut&#244;t que sur elle, et m&#234;me si elle ne l'&#233;coute pas vraiment, elle assiste &#224; quelque chose qui la retient, dans lequel elle est en train de se laisser emmener et dans lequel elle va peut-&#234;tre s'embourber, parce qu'elle y trouve quelque chose dont elle ne sait pas ce que c'est mais qui la trouble, ce jeune homme trop blond parlant tout seul et r&#233;p&#233;tant, en y ajoutant des modulations d&#233;r&#233;gl&#233;es, aux &#233;carts trop grands, des variations qui sont comme des relances contraires, des n&#233;gations, des d&#233;viations &#8211; son histoire presque cri&#233;e lorsqu'il s'&#233;lance en ricanant, oh moi, je m'en rappelle bien de quand j'&#233;tais fou et la nuit o&#249; ils m'ont arr&#234;t&#233;, quand les gendarmes ont d&#233;barqu&#233; &#8211; puis, chuchot&#233;e, ouais, les gendarmes et l'estafette dans la nuit, la gueule du bleu du gyrophare qui envoyait des signaux en morse dans l'espace puis enfin presque balbuti&#233;e, j'&#233;tais s&#251;r que c'&#233;tait du morse envoy&#233; dans l'espace, je m'en rappelle, moi je savais que les petits-gris allaient d&#233;barquer sur la Terre et je savais qu'on les appelait &#171; petits-gris &#187; parce que c'&#233;tait la meilleure d&#233;finition qu'en donnaient ceux qui les avaient vus, moi je savais o&#249; ils allaient atterrir et j'&#233;tais tout seul &#224; le savoir&#8230; Tu peux pas imaginer comment c'est dur d'&#234;tre le seul &#224; savoir&#8230; mais elle &#233;tait claire, tr&#232;s claire, la nuit, alors je suis all&#233; les accueillir parce qu'il fallait bien que quelqu'un le fasse, dans une ferme que je connaissais et dont je me suis mis &#224; vider la grange en pleine nuit, transbahutant les b&#251;ches jusque dans la cour o&#249; leur vaisseau allait se poser, et l&#224; j'ai foutu le feu &#224; des st&#232;res de bois - un brasier gigantesque qui a fait trembler la nuit de son &#233;paisse lumi&#232;re jaune et orang&#233;e et de son odeur d'huile br&#251;l&#233;e de fond de gamelle &#8211; j'ai dans&#233; comme j'ai pu, un vrai dingue, c'est vrai, j'&#233;tais compl&#232;tement tap&#233; et je me suis mis &#224; poil parce que tout ce travail &#231;a m'a fait transpirer et ahaner comme un vieux bourricot pel&#233;, avec les mouches qui le font chier, et aussi pour ressentir la chaleur du feu parce que m&#234;me si c'&#233;tait l'&#233;t&#233; moi je pelais jusqu'au fond de mes os en attendant qu'ils arrivent. Sauf qu'&#224; la place, c'est les gendarmes que le paysan avait appel&#233;s qui ont d&#233;boul&#233; et m'ont foutu les menottes dans l'estafette, avec l'odeur de plastique des si&#232;ges, le froid des menottes et le fer qui casse l'os, avant que des gars viennent me prendre &#8211; l'odeur d'hosto et le blanc toujours repass&#233; des blouses dans leur haleine &#8211; me souviens que le fils du paysan &#233;tait &#224; la fen&#234;tre de sa chambre et me matait avec une gueule de fou quand moi je tambourinais &#224; coups de pied contre les flics, ils en ont pris dans les couilles, les flics, m'ont pas eu comme &#231;a &#8211; mes cris, mes gencives qui saignent et les dents qui se d&#233;chaussent et baignent dans un liquide d&#233;gueu, je m'en souviens aussi, on croit qu'on r&#234;ve en y repensant, mais non, les gendarmes et la nuit qui se rabattait comme une couverture trop r&#234;che sur le brasier c'&#233;tait vrai, tout vrai, horriblement vrai &#8211; comme la mort de ton cl&#233;bard &#8211; vrai comme un coup de poing dans la gueule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mauvignier : Histoires de la nuit, Minuit Double, 2023, pages 237-241 puis 245-246 et pages 309-314&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D'autres extraits des romans de Laurent Mauvignier sont pr&#233;sents sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Laurent-Mauvignier-Ce-que-j-appelle-oubli.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Laurent Mauvignier : Ce que j'appelle oubli&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Laurent-Mauvignier-Loin-d-eux.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Laurent Mauvignier : Loin d'eux&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Laurent-Mauvignier-Histoires-de-la-nuit.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Laurent Mauvignier : Histoires de la nuit&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="https://www.youtube.com/watch?v=taUuML-_Ouo" class="spip_out"&gt;Une interview captivante autour de ce roman &#224; la maison de la po&#233;sie de Paris&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Edouard Louis : Monique s'&#233;vade</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Edouard-Louis-Monique-s-evade.html</link>
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		<dc:date>2025-05-28T09:58:11Z</dc:date>
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		<description>&lt;p&gt;Au moment o&#249; je m'installe au bureau pour travailler, ils se manifestent, et ils me disent : &#171; Tu ne peux pas &#233;crire sur autre chose que sur nous. Nos vies, nos existences disent quelque chose de la violence du monde, nos corps portent en eux la v&#233;rit&#233; du monde, celle de l'exploitation, de l'exclusion, de la violence mise &#224; nu et tu ne peux pas &#233;crire sur autre chose. &#187; Un jour, j'ai tent&#233; d'&#233;crire un roman o&#249; je parlais d'amour. Mais je me suis interrompu. J'ai eu honte. Les fant&#244;mes de mon pass&#233; sont apparus et ils m'ont dit &#171; Tu ne peux pas nous faire &#231;a. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Edouard Louis dans une interview pour le site &#034;En attendant Nadeau&#034; : &lt;a href=&#034;https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/06/29/edouard-louis-monique-sevade/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/06/29/edouard-louis-monique-sevade/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L121xH150/edouard_louis-43f0f.jpg?1782987783' class='spip_logo spip_logo_right' width='121' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le lendemain. Elle avait attendu que je me r&#233;veille, que j'apparaisse &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;en ligne&lt;/em&gt; sur l'application de messagerie instantan&#233;e, et elle m'a &#233;crit : &#171; Je suis pr&#234;te. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai protest&#233; : &#171; Mais pourquoi tu ne m'as pas pr&#233;venu plus t&#244;t si tu &#233;tais lev&#233;e ? &#187; Elle m'a r&#233;pondu : &#171; Je voulais te laisser te reposer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la nuit j'avais craint qu'elle ne renonce. J'avais fait des cauchemars dans lesquels elle me t&#233;l&#233;phonait pour m'annoncer qu'elle avait chang&#233; d'avis, elle restait ; je lui ai dit mais elle semblait s&#251;re de sa d&#233;cision :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Non c'est fini. Je ne me laisse plus marcher sur les pieds, je m'en vais une bonne fois pour toutes.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;L'homme chez qui elle vivait dormait encore, c'&#233;tait le moment id&#233;al pour partir. Elle avait r&#233;ussi &#224; r&#233;cup&#233;rer les documents administratifs auxquels elle tenait, en fouillant les tiroirs : son livret de famille, ses justificatifs de S&#233;curit&#233; sociale, ses ordonnances m&#233;dicales. Sa carte d'identit&#233;. Elle avait pr&#233;par&#233; un petit sac de v&#234;tements contenant des T-shirts, des paires de chaussettes, un seul pantalon en plus de celui qu'elle portait ; la veille, en parlant avec elle de son d&#233;part et en esquissant un plan pour sa fuite, je lui avais conseill&#233; de n'emporter que le minimum d'affaires pour ne pas s'encombrer, et pour &#233;viter de se faire mal au dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais imagin&#233; qu'une valise plus lourde aurait pu rendre la fuite plus difficile, plus lente, et que l'homme chez qui elle vivait aurait pu l'entendre, percevoir des bruits dans l'escalier, se r&#233;veiller et la rattraper, l'image avait tourn&#233; en boucle dans ma t&#234;te comme une vision d'horreur, j'avais imagin&#233; cet homme poser sa main sur son &#233;paule et lui demander, &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;O&#249; tu vas comme &#231;a ? Tu ne bouges pas d'ici&lt;/em&gt;, et elle, p&#233;trifi&#233;e, incapable de se mouvoir &#224; cause de sa valise &#233;norme, elle clo&#238;tr&#233;e par lui ensuite, surveill&#233;e afin qu'elle ne tente plus aucune &#233;vasion, je lui ai d&#233;crit cette image, mon angoisse qu'elle se r&#233;alise mais elle m'a r&#233;p&#233;t&#233; qu'elle n'avait qu'un sac &#224; dos, un minuscule sac facile &#224; transporter, et son chien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#233;tait pr&#234;t donc.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; On y va ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; On y va.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;J'ai command&#233; un taxi &#224; distance depuis cet appartement o&#249; je me trouvais, &#224; Ath&#232;nes, &#224; des milliers de kilom&#232;tres de son corps fatigu&#233;, de son souffle saccad&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moins de cinq minutes plus tard le chauffeur m'a averti qu'il &#233;tait en bas. Elle est descendue : &lt;br class='manualbr' /&gt;- Je pars. &lt;br class='manualbr' /&gt;Elle laissait derri&#232;re elle des ann&#233;es de vie, des v&#234;tements, des objets qu'elle avait achet&#233;s au fil du temps pour rendre l'appartement, comme elle disait, moins sinistre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me repr&#233;sentais son corps d'un m&#232;tre cinquante-huit en fuite dans la rue, son sac accroch&#233; &#224; ses &#233;paules, son minuscule chien sous son bras, sa d&#233;marche pr&#233;cipit&#233;e pour parcourir l'espace entre son immeuble et la voiture qui l'attendait, son souffle, son souffle, et je l'imaginais se r&#233;p&#233;ter, &#224; l'int&#233;rieur d'elle-m&#234;me : Je ne me laisse plus marcher sur les pieds. C'est fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; Didier pour le pr&#233;venir qu'elle arrivait chez moi ; il &#233;tait d&#233;j&#224; en route, lui aussi. Il n'avait pas attendu mon signal, il s'&#233;tait dout&#233; de ce qui se passait et il avait pris de l'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'&#233;cran de mon t&#233;l&#233;phone, une voiture noire en miniature symbolisait le taxi qui progressait &#224; travers les diff&#233;rents arrondissements de la ville, avec ma m&#232;re &#224; l'int&#233;rieur. Je fron&#231;ais les yeux comme si j'avais pu l'apercevoir, comme si &#224; force de concentration, j'avais pu transformer ce symbole en une mati&#232;re vivante, documentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle partait.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle habitait &#224; Paris depuis sept ans. Quand elle en parlait elle me disait, souvent : &#171; J'en reviens pas de vivre l&#224; ! &#192; Paris ! D'avoir recommenc&#233; une nouvelle vie &#224; mon &#226;ge, &#224; plus de cinquante ans ! &#187; Elle qui avait pass&#233; la plus grande partie de son existence dans un village isol&#233; du nord de la France, celui o&#249; j'avais grandi avec elle, un village d'&#224; peine mille habitants, loin de tout, elle qui longtemps semblait condamn&#233;e &#224; ne jamais partir, un jour elle l'avait fait : elle avait d&#233;jou&#233; son destin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce village qu'elle avait rencontr&#233; l'homme qu'elle allait devoir fuir sept ans plus tard, mais qui lui avait d'abord permis de s'&#233;chapper. Elle - ma m&#232;re - venait de chasser mon p&#232;re apr&#232;s plus de vingt ans de mariage, vingt ann&#233;es pendant lesquelles il avait attendu d'elle qu'elle fasse la cuisine, &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'elle nettoie la maison, &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'elle fasse les courses, &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'elle &#233;tende le linge, &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'elle fasse la vaisselle, &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'elle se taise pendant qu'il regardait la t&#233;l&#233;, six ou sept heures par jour, sous peine de d&#233;clencher sa col&#232;re, &lt;br class='manualbr' /&gt;elle n'avait plus support&#233; cette atmosph&#232;re et miraculeusement elle avait r&#233;ussi &#224; le chasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cette rupture, elle avait v&#233;cu seule avec mon petit fr&#232;re et ma petite s&#339;ur, et plusieurs fois par semaine, en fin d'apr&#232;s-midi, elle rejoignait sa voisine dans le jardin coll&#233; au sien pour boire de la liqueur de litchi ou des petits verres de whisky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, au cours d'un de ces ap&#233;ritifs rituels, face au soleil qui se couchait au loin derri&#232;re les chemin&#233;es industrielles, un homme &#233;tait apparu. C'&#233;tait le cousin de la voisine. Il &#233;tait n&#233; dans la r&#233;gion, mais il vivait &#224; Paris depuis une dizaine d'ann&#233;es, dans l'un. des quartiers les plus luxueux de la capitale : il travaillait comme gardien d'immeuble. Il l'a regard&#233;e et il lui a souri, il a tent&#233; de la s&#233;duire ; elle n'a pas r&#233;sist&#233;, ils ont couch&#233; ensemble et apr&#232;s quelques mois &#224; se voir &#233;pisodiquement elle l'a suivi &#224; Paris, o&#249; je faisais mes &#233;tudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois que je l'ai retrouv&#233;e, dans une petite rue pr&#232;s de la Seine, elle &#233;tait coiff&#233;e, maquill&#233;e ; elle souriait ; je ne l'avais jamais vue aussi &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;consciente d'elle-m&#234;me&lt;/em&gt;. Je lisais dans ses expressions sa joie et sa stup&#233;faction devant ce qu'elle vivait. Il faut comprendre : la plupart des femmes qu'elle et moi avions connues dans le Nord vivaient et mouraient dans le m&#234;me village, ou d&#233;m&#233;nageaient &#224; quelques kilom&#232;tres seulement, elles passaient leur vie avec le m&#234;me mari, m&#234;me quand elles ne l'aimaient plus : elles enduraient. Mais pas ma m&#232;re. Pas elle. C'est cette fiert&#233; que je lisais ce jour-l&#224; sur son visage. Elle m'avait lanc&#233; : &#171; Tu as vu comme je suis belle maintenant que je vis ici &#187;, et je lui avais r&#233;pliqu&#233; : &#171; Oui, oui c'est vrai, tu es belle. Tu es la reine de Paris &#187;. Elle ne savait pas, et je ne pouvais pas savoir non plus, que ce r&#234;ve serait d'une dur&#233;e aussi courte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edouard Louis : Monique s'&#233;vade, points, 2025, pages 18-22&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez d'autres extraits de livres d'Edouard Louis sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Edouard-Louis-En-finir-avec-Henri-Bellegueule.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Edouard Louis : En finir avec Eddy Bellegueule&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Arnaud Cathrine : Roman de plages</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Arnaud-Cathrine-Roman-de-plages.html</link>
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		<dc:date>2025-05-13T17:49:14Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Une s&#233;paration, ce n'est rien. Et c'est toute une vie. &#187; Ces mots, Rapha&#235;l les a accueillis comme une consolation. Sans doute aussi comme l'impulsion qu'il lui fallait pour arr&#234;ter de croire qu'il &#233;tait irr&#233;m&#233;diablement bris&#233;. Certes, il n'a pas v&#233;cu une trag&#233;die mais quand m&#234;me : Anna l'a quitt&#233; apr&#232;s vingt ans pass&#233;s ensemble.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH108/arnaud_cathrine-0cc87.jpg?1782987784' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='108' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il y a la d&#233;cision de me quitter. Mais il y a aussi ce temps (que j'imagine assez long) durant lequel Anna l'aura m&#251;rie. Il se peut qu'elle en ait d'abord eu la tentation (un r&#244;le de composition aura commenc&#233; ici, pour ne pas se d&#233;masquer), puis l'envie franche et, enfin, la d&#233;cision &#224; proprement parler. Encore aura-t-il fallu trouver le courage, fixer l'instant de la mettre &#224; ex&#233;cution, ou attendre le moment impr&#233;visible o&#249; elle en serait brusquement capable (&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;c'est sorti tout seul&lt;/em&gt;). Un temps infini durant lequel nous vivions soi-disant ensemble, nous baisions soi-disant ensemble, nous dormions soi-disant ensemble, mais nous n'&#233;tions d&#233;j&#224; plus ensemble. Elle le savait. Moi pas. Et qu'aura-t-elle attendu pour m'en parler ? D'&#234;tre all&#233;e bien au fond de son d&#233;samour (dans une situation aussi grave, le doute ne suffit pas, il faut des certitudes) ? Tergiverser jusqu'&#224; ce que ma pr&#233;sence l'exasp&#232;re, lui p&#232;se, que ma peau l'irrite, que ma langue et ma queue l'encombrent, que mon haleine la d&#233;go&#251;te, qu'elle &#233;touffe et qu'elle ait tout &#224; fait envie de me fuir. Revisiter les derniers mois &#224; cette lumi&#232;re m'est insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment cesser d'esp&#233;rer un vacillement de sa part ? Comment enrayer ce : &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;elle r&#233;fl&#233;chit encore&lt;/em&gt;. C'est pourtant l&#224; tout ce qu'on peut faire de l'inacceptable dans un premier temps : pr&#234;ter &#224; l'autre la souffrance du remords quand il n'est que soulag&#233;, les atermoiements de qui ne sait pas ce qu'il veut quand il a bel et bien trouv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le besoin de comprendre m'aura l&#226;ch&#233;. Lorsque je cesserai d'exiger d'elle une raison recevable &#224; son d&#233;samour (quelle raison pourrais-je juger recevable ?). Lorsque je me serai &#233;puis&#233; &#224; ressasser mille et une hypoth&#232;ses : me suis-je absent&#233; trop souvent pour me consacrer &#224; mes foutues plages d'&#233;criture, suis-je un mauvais coup, qu'ai-je perdu de vue pour l'avoir perdue elle, aurais-je pu l'&#233;viter ? Des milliards d'&#234;tres humains n'ont-ils pas pass&#233; des milliards d'heures &#224; tenter de comprendre la fin de l'amour sans jamais y parvenir ? Comprendre quand &#231;a a commenc&#233; et pourquoi c'est arriv&#233; changerait-il quoi que ce soit ? Rien du tout. La psychiatre a raison : je m'accroche &#224; cette obsession tout comme je tiens pr&#232;s de moi l'angoisse car elles me relient encore et toujours &#224; Anna. Je suis ma&#238;tre en ma demeure toxique et je diff&#232;re la fin de tout.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;Lundi 30 mai&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texto d'Anna trouv&#233; au r&#233;veil : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Ne m'appelle plus pour le moment. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas mis les pieds &#224; la plage aujourd'hui. &lt;br class='manualbr' /&gt;Rien d'autre &#224; dire de cette journ&#233;e merdique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;Mardi 31 mai &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211;	Ou bien Labenne ? sugg&#232;re ma fille. Dans le genre Contis, mais plus au sud. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Tu ne voudrais pas &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;d&#233;couvrir &lt;/em&gt; plut&#244;t ? Les Landes, on conna&#238;t&#8230; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	La montagne ? Mais non, je suis conne : tu vas vouloir un bord de mer, comme d'hab'. &#199;a avance d'ailleurs ton livre ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Pour l'instant, ce n'est pas un livre. Je n'ai pas trouv&#233; l'id&#233;e. C'est un simple journal. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je vide mon verre. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	T'as des nouvelles ? finit par demander Jeanne. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Si tu me poses la question, c'est que tu le sais. Alors oui j'ai appel&#233; vendredi dernier, je n'ai pas laiss&#233; de message, et elle m'a balanc&#233; un texto hier. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	T'as pas pu t'emp&#234;cher, quoi&#8230; C'&#233;tait pourtant le deal, non ? Pardon. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Quoi &#171; pardon &#187; ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Oh, je sais jamais si on peut en parler ou pas, c'est relou !&lt;br class='manualbr' /&gt;J'h&#233;site (mais le ros&#233; est mauvais conseiller). &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Elle parle un peu de moi ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Ma fille garde le silence quelques secondes, puis elle dit :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211;	Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arnaud Cathrine : Roman de plages, Flammarion, 2025, pages 62-63, 70-71.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez d'autres extraits des romans d'Arnaud Cathrine sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Arnaud-Cathrine-Les-vies-de-Luka.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Arnaud Cathrine, Les vies de Luka&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Arnaud-Cathrine-Pas-exactement-l-amour.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Arnaud Cathrine : Pas exactement l'amour&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Arnaud-Cathrine-Je-ne-retrouve-personne.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Arnaud Cathrine : Je ne retrouve personne&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Antoine Emaz : Erre</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Antoine-Emaz-Erre.html</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		
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		<description>&lt;p&gt;Erre est issu du manuscrit sur lequel travaillait Antoine Emaz avant sa mort, le 3 mars 2019. Il d&#233;bute le 7 juillet et s'arr&#234;te le 27 septembre 2018. Peut-on le dire inachev&#233; ? &#171; C'est la deuxi&#232;me version du texte que nous d&#233;couvrons, &#224; l'exception de la fin &#187; (c'est-&#224;-dire des vingt derni&#232;res pages), &#233;crit Anne-Sophie Petit-Emptaz dans une br&#232;ve postface. &lt;br class='manualbr' /&gt;Marie &#201;tienne - &lt;a href=&#034;https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/11/30/antoine-emaz-choix-peu/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/11/30/antoine-emaz-choix-peu/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-poetiques-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures po&#233;tiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH100/antoine_emazg-17c54.jpg?1782990043' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;25.07.18 &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re limpide&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avancer dans l'air &lt;br class='manualbr' /&gt;jusqu'aux vagues &lt;br class='manualbr' /&gt;et les laisser faire sans fin &lt;br class='manualbr' /&gt;ressasser le m&#234;me geste qui apporte emporte &lt;br class='manualbr' /&gt;enl&#232;ve &#224; chaque passage un peu de poids &lt;br class='manualbr' /&gt;dans l'&#339;il le corps la t&#234;te &lt;br class='manualbr' /&gt;jusqu'au vide&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;13.08.18 &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;quelque chose quoi &lt;br class='manualbr' /&gt;reste &#224; dire insiste &lt;br class='manualbr' /&gt;on le sent sous la main presque &lt;br class='manualbr' /&gt;pas loin &lt;br class='manualbr' /&gt;pas l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et puis &#231;a s'en va &lt;br class='manualbr' /&gt;laissant derri&#232;re ou devant une nuit massive &lt;br class='manualbr' /&gt;un mur noir lisse du sol au ciel&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;17.08.18 &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;des filaments de vie luisent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les angles les ar&#234;tes du jour &lt;br class='manualbr' /&gt;renvoient la lumi&#232;re de la lampe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pas plus que &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des &#233;clats minces &lt;br class='manualbr' /&gt;mais tout de m&#234;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des &#233;clats&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le jour au moins on peut tenir &lt;br class='manualbr' /&gt;sur du tr&#232;s court &lt;br class='manualbr' /&gt;dans le d&#233;sordre de ce qui vient &lt;br class='manualbr' /&gt;on trouve presque toujours assez &lt;br class='manualbr' /&gt;pour continuer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la nuit &lt;br class='manualbr' /&gt;c'est plus dur &lt;br class='manualbr' /&gt;il faut passer le vide la peur &lt;br class='manualbr' /&gt;descendre assez dedans &lt;br class='manualbr' /&gt;pour retrouver un peu de long stable &lt;br class='manualbr' /&gt;et que le silence ne soit plus un ennemi &lt;br class='manualbr' /&gt;mais seulement l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;cela ne s'apprend pas dans les livres &lt;br class='manualbr' /&gt;m&#234;me si on peut leur prendre des mots&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ils n'orientent rien &lt;br class='manualbr' /&gt;on est seulement moins seul &lt;br class='manualbr' /&gt;avec soi &lt;br class='manualbr' /&gt;pour vivre parce que vivre&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;septembre l'air a un go&#251;t de fleurs de froid &lt;br class='manualbr' /&gt;son odeur de fin d'&#233;t&#233; &lt;br class='manualbr' /&gt;quand &#231;a se r&#233;tracte &lt;br class='manualbr' /&gt;et que la nuit vient plus t&#244;t &lt;br class='manualbr' /&gt;massive&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on ne va rien chercher &lt;br class='manualbr' /&gt;on &#233;crit comme &#231;a se pr&#233;sente&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;libre oui si on veut &lt;br class='manualbr' /&gt;dans un corps qui peine &#224; suivre &lt;br class='manualbr' /&gt;la main elle &lt;br class='manualbr' /&gt;va seulement jusqu'au bout &lt;br class='manualbr' /&gt;de la zone &#233;clair&#233;e par la lampe &lt;br class='manualbr' /&gt;dans une sorte de doute &lt;br class='manualbr' /&gt;ou de frange incertaine &lt;br class='manualbr' /&gt;une p&#233;nombre &lt;br class='manualbr' /&gt;avant la nuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;peu importe le trajet &lt;br class='manualbr' /&gt;il faut seulement atteindre &lt;br class='manualbr' /&gt;une limite de ce soir &lt;br class='manualbr' /&gt;pour trouver une paix &lt;br class='manualbr' /&gt;au moins avec les mots&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antoine Emaz : Erre, Tarabuste, 2022, pages 52, 98, 105, 135, 139.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez d'autres extraits des textes d'Antoine Emaz sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-EMAZ-Sauf-poeme-en-miettes.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine EMAZ : Sauf - po&#232;me en miettes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-Emaz-Flaques.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine Emaz : Flaques&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-Emaz-Peau.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine Emaz : Peau&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-EMAZ-Cambouis.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine EMAZ : Cambouis&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-Emaz-Cuisine.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine Emaz : Cuisine&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Antoine-Emaz-Erre.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Antoine Emaz : Erre&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Violaine B&#233;rot : Tomb&#233;e des nues</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Tombee-des-nues.html</link>
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		<description>&lt;p&gt;Dans &#171; Tomb&#233;e des nues &#187;, Violaine B&#233;rot s'empare avec tact d'un sujet &#244; combien d&#233;licat : le d&#233;ni de grossesse et l'instinct maternel.
Cela se passe dans une ferme isol&#233;e en moyenne montagne. Marion, &#233;leveuse de ch&#232;vres, met au monde une petite fille sans avoir eu conscience de sa grossesse. Gr&#226;ce &#224; la pr&#233;sence d'esprit d'un voisin, le b&#233;b&#233; et les parents choqu&#233;s sont emmen&#233;s &#224; l'h&#244;pital situ&#233; en plaine. En attendant le retour de la petite famille, les villageois s'unissent pour soulager les parents malgr&#233; eux.&lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Marie F&#233;lix, &lt;a href=&#034;https://www.rts.ch/info/culture/livres/9298304-tombee-des-nues-de-violaine-berot-naissance-dun-roman-choral.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.rts.ch/info/culture/livres/9298304-tombee-des-nues-de-violaine-berot-naissance-dun-roman-choral.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH84/violaineberotg-5-ea00e.jpg?1782987784' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;20. &lt;br class='manualbr' /&gt;mais comment ai-je pu, moi, ne pas comprendre, moi qui dormais toutes les nuits avec elle, comment peut-on concevoir que je n'aie rien vu, rien devin&#233; pendant des mois, rien compris ni dans la salle de bains ni tout le temps de la route en voiture, comment est-il possible que je sois rest&#233; aussi obstin&#233;ment aveugle, pourquoi m'a-t-il fallu attendre que D&#233;d&#233; s'arr&#234;te devant l'interphone des urgences et prononce le mot accouchement pour qu'enfin tout m'explose en pleine gueule&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;23. &lt;br class='manualbr' /&gt;j'avais totalement perdu pied, depuis qu'on &#233;tait sortis de la voiture je n'avais pas r&#233;ussi &#224; prononcer un mot, je suivais, j'essayais de ne pas l&#226;cher Marion, le corps de Marion qu'on emportait, j'&#233;tais dans l'incapacit&#233; de parler, je me rappelle seulement avoir entendu D&#233;d&#233; dire de moi &#224; la sage-femme que j'&#233;tais le p&#232;re, mes autres souvenirs sont vagues, on avait d&#251; arriver &#224; l'h&#244;pital vers 2 heures du matin, mais je pense n'avoir r&#233;ellement admis l'existence d'un b&#233;b&#233; que bien plus tard, lorsqu'on m'a expliqu&#233; que Marion allait mieux, que sa tension s'&#233;tait stabilis&#233;e, qu'elle pouvait maintenant quitter la salle pour partir en chambre, j'ai r&#233;alis&#233; que quelque part un b&#233;b&#233; sorti d'elle nous attendait m&#234;me si ce b&#233;b&#233; restait une sorte de b&#233;b&#233; fant&#244;me que je n'avais pas aper&#231;u, j'entendais parfaitement qu'il vivait, qu'il allait bien, qu'il n'avait aucune s&#233;quelle, on m'avait expliqu&#233; qu'il serait plac&#233; en pouponni&#232;re et que nous pourrions le prendre quand nous le souhaiterions mais il demeurait pour moi totalement &#233;vanescent, j'avais la sensation que si je tentais de le voir il se transformerait imm&#233;diatement en poussi&#232;re, en v&#233;rit&#233; je ne pensais qu'&#224; Marion, je suis rest&#233; couch&#233; contre elle, je n'&#233;tais pr&#233;occup&#233; que d'elle&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;25. &lt;br class='manualbr' /&gt;cette premi&#232;re nuit j'ai eu tr&#232;s peur de la perdre, je la tenais dans mes bras, je chantais tr&#232;s doucement pour elle, Marion traverse de temps en temps des crises d'angoisse mais elle n'en dit rien, je me demande parfois si elle a conscience de sa propre souffrance, je ne sais pas expliquer quelles raisons provoquent ce mal-&#234;tre, d'o&#249; il vient, nous n'en parlons pas, Marion en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale se raconte peu, c'est une femme secr&#232;te, presque sauvage, je suis certain que la vie que nous menons l&#224;-haut, isol&#233;s, seulement nous deux et les b&#234;tes, convient bien &#224; son caract&#232;re, elle peut se tenir en retrait, comme cach&#233;e, j'ai souvent eu la sensation que le contact des autres la d&#233;stabilisait, seules certaines rares personnes, Tony par exemple, ne l'affolent pas, mais m&#234;me avec lui elle ne se livre pas, Marion est tr&#232;s complexe &#224; d&#233;crypter, l'une des rares certitudes que j'ai &#224; son sujet c'est que m'entendre chanter l'apaise, les nuits o&#249; elle me para&#238;t inqui&#232;te il m'arrive de chanter pour elle qui ne chante jamais, j'ai pris cette habitude de fredonner dans son oreille pour l'aider &#224; retrouver le calme, je fais cela quand quelque chose en elle se contracte, se verrouille, mais jamais je ne l'avais vue d&#233;vast&#233;e comme dans la salle de bains, je ne comprenais plus rien, Marion reste un myst&#232;re pour moi m&#234;me apr&#232;s des ann&#233;es de vie commune, &#224; l'h&#244;pital lorsque j'ai r&#233;alis&#233; que quelque chose de vraiment grave s'&#233;tait produit, que Marion pourrait ne pas s'en remettre, l'id&#233;e du chant m'est revenue, je n'ai trouv&#233; que cette solution, lui chanter des airs qu'elle aime et esp&#233;rer qu'ils r&#233;ussissent &#224; l'atteindre&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;32. &lt;br class='manualbr' /&gt;quand elle a enfin eu ce premier geste cela faisait certainement des heures que je chantais, j'&#233;tais &#233;puis&#233;, j'ai alors murmur&#233; plusieurs fois cette phrase, j'avais sans doute besoin moi aussi de l'entendre, on a un b&#233;b&#233; Marion on a un b&#233;b&#233; on a un b&#233;b&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Violaine B&#233;rot : Tomb&#233;e des nues, Buchet Chastel, 2018, pages 36, 41, 43-44, 52.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez d'autres extraits de textes de Violaine B&#233;rot sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Comme-des-betes.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Comme des b&#234;tes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Nue-sous-la-lune.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Nue, sous la lune&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-C-est-plus-beau-la-haut.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : C'est plus beau l&#224;-haut&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Tombee-des-nues.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Tomb&#233;e des nues&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Rencontre-lecture-avec-Violaine-Berot.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Rencontre avec Violaine B&#233;rot - extrait de nos &#233;changes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mathieu Larnaudie : Trash Vortex</title>
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		<description>
&lt;p&gt;Le cin&#233;aste ne voulait pas ressembler &#224; son h&#233;ros qui finit par crever dans l'oc&#233;an glacial en faisant s'&#233;trangler de sanglots le public plan&#233;taire. Si le chaos devait venir, il l'accueillerait comme quelqu'un qui l'avait vu venir de loin et s'y &#233;tait pr&#233;par&#233; ; qui, pour leur avoir un jour donn&#233; forme, a d&#233;j&#224; fait le tour des calamit&#233;s, conna&#238;t l'apocalypse comme sa poche ; et tandis que partout ailleurs, sur tous les continents, les villes sursatur&#233;es seraient devenues des champs de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH100/mathieu_larnaudie-70e1c.jpg?1782987784' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le cin&#233;aste ne voulait pas ressembler &#224; son h&#233;ros qui finit par crever dans l'oc&#233;an glacial en faisant s'&#233;trangler de sanglots le public plan&#233;taire. Si le chaos devait venir, il l'accueillerait comme quelqu'un qui l'avait vu venir de loin et s'y &#233;tait pr&#233;par&#233; ; qui, pour leur avoir un jour donn&#233; forme, a d&#233;j&#224; fait le tour des calamit&#233;s, conna&#238;t l'apocalypse comme sa poche ; et tandis que partout ailleurs, sur tous les continents, les villes sursatur&#233;es seraient devenues des champs de bataille pour les guerres civiles en cours, que la fum&#233;e ininterrompue d'entrep&#244;ts en flammes noircirait les cieux au-dessus des anciens faubourgs des m&#233;galopoles, que des colonnes de r&#233;fugi&#233;s encombreraient les routes en redoublant le bandeau de bitume par de longues lani&#232;res de corps, de bagages et de v&#233;hicules enchev&#234;tr&#233;s, que les lits des cours d'eau ass&#233;ch&#233;s seraient chang&#233;s en d&#233;charges o&#249; s'entasseraient &#224; ciel ouvert les d&#233;chets d'une civilisation expirante, asphyxi&#233;e sous les monceaux d'ustensiles, de loques us&#233;es, d'emballages vides, d'appareils obsol&#232;tes ou de camelote surnum&#233;raire qu'elle avait elle-m&#234;me produits jusqu'&#224; en &#234;tre submerg&#233;e, que des campements sauvages, souvent dress&#233;s en lisi&#232;re de ces m&#234;mes d&#233;charges avec lesquelles leurs franges se confondraient (si bien que l'on ne saurait plus par endroits distinguer entre les empilements d'ordures formant tout un relief quasi urbain de tertres hauts comme des immeubles et de m&#233;andres al&#233;atoires, trac&#233;s par des ann&#233;es d'accumulation anarchique, et les d&#233;dales spontan&#233;s aux venelles incertaines, surgies comme l'effet d'une pouss&#233;e horizontale incontr&#244;lable, agglom&#233;rat pr&#233;caire, fortuit et irr&#233;pressible constitu&#233; de baraquements en planches et en t&#244;les, de cabanes bricol&#233;es avec les mat&#233;riaux trouv&#233;s parmi les d&#233;tritus alentour, de tentes jet&#233;es en h&#226;te pour une nuit et rest&#233;es s&#233;dentaires, occup&#233; par des femmes et des hommes entass&#233;s dans l'attente de partir voir ailleurs, de trouver un chemin &#224; prendre, et qui, &#224; d&#233;faut d'un endroit o&#249; aller, demeurent l&#224;, ind&#233;finiment), cro&#238;traient jusqu'&#224; devenir de v&#233;ritables cit&#233;s organiques &#224; l'agencement non planifi&#233;, tandis que la moindre nappe phr&#233;atique enfouie sous des dizaines, des centaines de m&#232;tres de roche, de s&#233;diments ou de sable ferait l'objet d'une intense convoitise, que chaque pluie serait devenue une manne, que les corps assoiff&#233;s r&#244;deraient &#224; travers des terrains vagues au sol r&#234;che, encro&#251;t&#233;, fissur&#233; de l&#233;zardes, en respirant &#224; grand-peine l'air br&#251;lant o&#249; l'on verrait voleter des sacs en plastique d&#233;chir&#233;s comme d'&#233;tranges membranes translucides, des m&#233;duses de synth&#232;se gonflant leur ventre g&#233;latineux et flottant au vent, tandis que toutes ces images d&#233;fileraient dans sa t&#234;te, empliraient son esprit en m&#234;me temps qu'avec d&#233;lectation il jouerait &#224; les en chasser, &#224; s'en d&#233;gager l'&#226;me, le cin&#233;aste repli&#233; dans la villa s&#233;curis&#233;e qu'il avait acquise sur l'&#238;le du Nord contemplerait l'oc&#233;an (cet oc&#233;an qu'il avait tant explor&#233; et mis en sc&#232;ne, jusqu'&#224; mettre en sc&#232;ne parfois ses explorations m&#234;mes) et les infinies modulations de ses humeurs, ses rouleaux qui montent et se cassent dans un lancinant fracas, ses placides &#233;tendues stri&#233;es d'&#233;cume aux jours de faible brise, la volupt&#233; de ses chatoiements sous le soleil, d'autres fois la puissance de ses ondulations o&#249; sourdent d'immenses menaces qui, lorsqu'il y penserait, lui procureraient un frisson parcourant sa colonne vert&#233;brale et, tout de suite apr&#232;s, la f&#233;licit&#233; douillette et l&#233;g&#232;rement coupable de se sentir pr&#233;muni contre tous les dangers.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Car la derni&#232;re fois qu'il &#233;tait venu ici (c'&#233;tait dans les mois qui avaient suivi la crise financi&#232;re des ann&#233;es 2007-2008, lorsqu'il avait &#233;t&#233; sollicit&#233; par une agence locale pour &#171; repenser sa strat&#233;gie &#233;cologique et sa transition vers des &#233;nergies renouvelables &#187; (dans les faits, il avait vite compris que ladite agence souhaitait surtout d&#233;corer de murs v&#233;g&#233;talis&#233;s et autres jardins suspendus agr&#233;ment&#233;s d'arbres aux essences exotiques les modules d'un resort qu'elle &#233;tait en train de construire sur le front de mer)), le rev&#234;tement vitrifi&#233; de l'immense hampe s'arr&#234;tait encore net aux deux tiers de sa hauteur, laissant appara&#238;tre, qui se poursuivait dans le ciel, un rachitique, piteux et solitaire squelette de b&#233;ton et de ferraille fig&#233;, enserr&#233; &#224; la mani&#232;re des &#233;tages d'une fus&#233;e (ou comme une plante malingre par les tuteurs qui soutiennent sa croissance) entre des &#233;chafaudages d&#233;serts, abandonn&#233;s, et qui &#233;tait rest&#233; suspendu de la sorte pendant des mois et des mois, si bien que l'on aurait pu croire &#224; l'&#233;poque, &#224; force, que ce work in progress pr&#233;sentait l'&#233;tat final de l'&#233;difice et que celui-ci demeurerait &#233;ternellement inachev&#233;, spectral t&#233;moin brutaliste d'une chim&#232;re inassouvie. Mais bient&#244;t les capitaux avaient repris leurs flux, le monde sa marche presque inchang&#233;e, le chantier son cours, et en d&#233;pit du retard sur le calendrier de livraison initialement pr&#233;vu la tour majuscule avait pu &#234;tre d&#251;ment inaugur&#233;e &#224; grand renfort de pyrotechnie et d'invit&#233;s prestigieux, son image (des clich&#233;s le plus souvent a&#233;riens qui la montraient &#233;mergeant, dans toute sa majest&#233; gracile, au-dessus des brumes, dominant la ville (non pas en l'&#233;crasant sous son hautain aplomb mais paraissant vouloir l'emporter &#224; sa suite vers les nues, lui d&#233;signer, &#233;claireuse en plein &#233;ther, la c&#233;leste voie vers laquelle les autres immeubles unanimes autour d'elle tendraient &#224; se hisser, eux aussi) avec le d&#233;sert en toile de fond) circulant ensuite &#224; travers le monde et formant bien le clou du spectacle architectural annonc&#233;, jusqu'&#224; devenir une sorte de marque graphique, signature visuelle permettant d'authentifier l'oasis psych&#233;d&#233;lique en quoi consistait l'&#233;mirat.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Question parfaitement rh&#233;torique car (quand bien m&#234;me elle aurait oubli&#233; (chose improbable &#233;tant donn&#233; sa m&#233;moire excellente et le pli tout politique, qu'elle avait pris au cours de sa carri&#232;re, de retenir ces &#224;-c&#244;t&#233;s futiles (la maladie d'une vieille m&#232;re, le pr&#233;nom du petit-fils) qui flattent un interlocuteur en marge des discussions d'affaires et instillent dans la conversation une intimit&#233; inattendue) que le directeur de cabinet du pr&#233;sident avait effectivement deux filles) il &#233;tait certain qu'un de ses sbires, un secr&#233;taire ou son gestionnaire de fortune, se serait charg&#233; de le lui rappeler dans son in&#233;vitable petite note pr&#233;paratoire &#224; leur rendez-vous, en m&#234;me temps que l'objet de celui-ci : la contribution bienveillante d'une des premi&#232;res fortunes de France &#224; la r&#233;&#233;lection du pr&#233;sident en exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu Larnaudie : Trash Vortex, Actes Sud, 2022, pages 52-53, 179-180, 85.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Violaine B&#233;rot : C'est plus beau l&#224;-haut</title>
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		<description>&lt;p&gt;L'herbe, toujours plus verte de l'autre c&#244;t&#233;, la vie plus douce, les gens plus simples : cet ailleurs id&#233;alis&#233;, Violaine B&#233;rot le porte au paroxysme avec C'est plus beau l&#224;-bas. Un texte aux accents po&#233;tiques qui prennent de court, autant que son &#233;criture incisive, articul&#233;e autour d'un &#171; tu &#187; comme une apostrophe au lecteur. Un &#171; tu &#187; qui, de la sorte, prend vie, mais reste longuement muet &#8212; un &#171; tu, tu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nicolas Gary - Actualitt&#233;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH84/violaineberotg-3-da1dc.jpg?1782987784' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;or le moteur du camion s'arr&#234;te, et tu serais bien rest&#233; des heures et des heures &#224; profiter du roulis de la b&#233;taill&#232;re pour voguer dans les d&#233;lices de tes amours renaissantes. Mais le brusque arr&#234;t du moteur a suffi pour faire instantan&#233;ment dispara&#238;tre de ton esprit la belle &#224; la longue chevelure, et te voil&#224; revenu &#224; ta r&#233;alit&#233; toute crue, toi et ces hommes qui t'entourent, quarante-huit b&#234;tes aux abois, quarante-huit prisonniers immobiles, puants et endoloris, et pr&#234;ts &#224; bondir quand vous en sera donn&#233; l'ordre. Or, lorsque le hayon s'ouvre, vous, les quarante-huit, vous retrouvez &#233;bahis devant ce que vous d&#233;couvrez. Car ceux qui se tiennent face &#224; vous ne sont plus des hommes mena&#231;ants avec des brassards et des b&#226;tons, mais de jeunes gars tout sourire, et l'un d'eux, devant vos mines interloqu&#233;es, vous rassure &#171; c'est bon, c'est fini, vous pouvez descendre &#187;. Et vous descendez donc, dociles, comme si vous aviez encore du mal &#224; y croire, et ensuite tout est tr&#232;s &#233;trange, vous restez &#233;tonnamment muets, vous ne posez aucune question, vous ne sautez pas de joie non plus, vous faites exactement ce que tout de suite ils vous incitent &#224; faire, chacun de vous se rapproche de l'un des jeunes types, chacun arbitrairement affect&#233; &#224; l'un d'eux, et pour toi ce sera lui, ce gar&#231;on qui aurait l'&#226;ge d'&#234;tre ton fils, et alors seulement tu commences &#224; sortir de ta torpeur, tu reprends du poil de la b&#234;te, tu t'&#233;broues, parce que tu voudrais des explications, c'est quand m&#234;me la moindre des choses non, aussi tu le lui demandes &#171; vous nous lib&#233;rez, c'est &#231;a ? &#187;, mais il se contente de te sourire comme si ta question &#233;tait un rien d&#233;bile, comme si elle ne valait pas l'effort d'une r&#233;ponse, puis il se met en marche, silencieux, et toi tu le suis, il te semble que c'est ce qu'il faut que tu fasses, tu r&#233;agis encore comme le prisonnier ob&#233;issant que l'on t'a appris &#224; &#234;tre, mais en marchant tu insistes, tu veux savoir, tu ne peux plus t'arr&#234;ter de parler maintenant, tu poses question sur question, il te faut absolument comprendre car la situation te para&#238;t compl&#232;tement absurde avec ce gars qui avance, imperturbable, et toi qui marches et t'agites autour de lui et n'arr&#234;tes pas de jacasser et de l'interroger, et en face son silence et parfois, comme une aum&#244;ne, un semblant de sourire en guise de r&#233;ponse. Entre-temps les autres sont partis dans d'autres directions, et donc vous vous retrouvez tous les deux paum&#233;s au milieu de rien, on dirait d'ailleurs que &#231;a a &#233;t&#233; fait expr&#232;s pour que vous ne communiquiez pas entre otages, mais peut-&#234;tre n'&#234;tes-vous plus des otages, tu ne sais pas ce que vous &#234;tes, tu le lui demandes, mais rien, il ne r&#233;pond toujours pas, tes &#233;tats d'&#226;me il s'en fout royalement, et si tu es dor&#233;navant libre tu n'arrives pas &#224; le savoir, mais au fond de toi, tout au fond, tu ne peux pas y croire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;or, &#233;trange, la situation continue de l'&#234;tre, avec ce gars qui ne veut rien te dire et qui marche, et toi qui le suis comme un chien, aussi excit&#233; qu'un chien qui tournerait autour de son ma&#238;tre, &#224; essayer de passer devant lui et puis &#224; revenir derri&#232;re, &#224; t'agiter et ne pas arr&#234;ter de parler, toi qui habituellement n'es pourtant pas un bavard, et peut-&#234;tre est-ce justement le manque d'habitude, ou alors la fatigue accumul&#233;e, mais tout &#224; coup tu te mets &#224; flancher, tu n'en peux plus, tu n'es finalement qu'un vieux cl&#233;bard en bout de course, et tu te ranges piteusement dans ses pas, la t&#234;te basse, la bouche atrocement s&#232;che, le ventre tordu de faim, tu te tra&#238;nes derri&#232;re lui, silencieux, parler tu n'en as plus la force. Et peut-&#234;tre n'attendait-il que cela parce qu'enfin il s'arr&#234;te de marcher, enfin il pose son sac &#224; dos, l'ouvre et te tend &#224; boire, enfin il t'offre son premier mot. Ce mot, il le dit en posant sa main sur ton poignet, et tu trouves incroyablement d&#233;licat son geste pour toi apr&#232;s tant de jours de brutalit&#233;, comme ils te paraissent attentionn&#233;s et &#233;mouvants ce mot et ce geste alors que tu allais t'empresser de boire, ce mot et ce geste qui pourraient &#234;tre ceux d'un p&#232;re pour son fils, sa main sur toi et son &#171; doucement &#187;. Et donc tu fais comme il te le demande, tu bois sans te pr&#233;cipiter malgr&#233; la soif, tu bois lentement sous son regard qui ne te l&#226;che pas, et ensuite il te tend &#224; manger, et l&#224; encore tu fais attention &#224; ne pas te goinfrer, car il a raison il faut faire doucement, tu te souviens de l'eau du bidon &#224; peine aval&#233;e sit&#244;t vomie, tu t'obliges &#224; la lenteur, tu mastiques longuement, tu avales pr&#233;cautionneusement ce qu'il te donne, morceau par morceau, comme la becqu&#233;e &#224; un oisillon, sauf que tout est invers&#233;, c'est le jeune qui nourrit le vieux, mais tu t'en fiches que plus rien ne soit logique, tu avais si soif, si faim, tu &#233;tais si ext&#233;nu&#233;, et voil&#224; que tout va mieux, tu voudrais juste pisser, m&#234;me pour cela tu demandes l'autorisation, et il a encore ce sourire l&#233;g&#232;rement moqueur, mais tu t'en fous puisque tu pisses enfin, tu pisses &#224; l'air libre, et putain que c'est bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;or cette pause, ce premier mot &#233;chang&#233;, ce geste, &#231;'aurait pu &#234;tre l'amorce d'une conversation entre vous, mais non, vous reprenez la route sans qu'il ait rien ajout&#233; &#224; ce &#171; doucement &#187;. Il a rang&#233; la gourde, referm&#233; le sac, l'a remis sur son dos, et il est reparti sans m&#234;me avoir &#233;prouv&#233; le besoin de te dire ou de te faire signe de le suivre, comme si c'&#233;tait &#233;vident pour lui que tu allais venir, comme s'il n'avait pas le moindre doute &#224; ce sujet, et c'est vrai que tu t'es remis aussit&#244;t en mouvement, repla&#231;ant tes pas dans les siens, et vous revoil&#224; &#224; la queue-leu-leu comme lors de ces randonn&#233;es que vous faisiez encore parfois en &#233;t&#233;, avec ta femme, sauf que l'ordre a chang&#233;, tu es pass&#233; derri&#232;re, ce n'est plus toi qui donnes le rythme, ce n'est plus toi qui choisis les sentiers, aujourd'hui tu te contentes de rester le regard riv&#233; sur ses jambes qui progressent r&#233;guli&#232;rement, tu ne vois rien du paysage, tu es trop fatigu&#233;, trop vid&#233;, &#224; chaque pied qui devant toi se pose tu ressasses une sorte de comptine qui te berce et te vide la t&#234;te, et un, et deux, et trois, et &#224; dix tu reprends au d&#233;but pour que ce soit moins compliqu&#233;, car c'est sans doute le mieux que tu puisses faire, te contenter de marcher derri&#232;re lui en comptant ses pas, et un, et deux, et trois, et &#224; dix recommencer.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et te voil&#224; parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;car bien s&#251;r c'est &#233;trange, te retrouver marchant, non plus comme la premi&#232;re fois en suivant quelqu'un et en cherchant des explications et en te sentant d&#233;sesp&#233;r&#233;, mais au contraire seul et par choix, sans autre but que marcher et respirer et ne plus rien vouloir d'autre qu'&#234;tre disponible &#224; cette marche. Et c'est cela que tu d&#233;couvres assez vite, non pas vraiment dans les premi&#232;res heures, parce que d'abord tu te sens encore mal &#224; l'aise, et assailli de pens&#233;es insistantes, et inquiet pour la nuit &#224; venir, la nourriture &#224; trouver, le regard des gens sur toi, mais les heures passant, oui, c'est comme si tu t'all&#233;geais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;au magma d'interrogations qui encombraient ton cr&#226;ne, &#224; tout cela tu penses de moins en moins. Tes sensations physiques prennent le dessus, tu sens que ton corps se r&#244;de, et si tu songes encore &#224; quelque chose, c'est d'abord &#224; tes jambes, et aussi &#224; tes pieds. tu avances, non pas pour avaler des kilom&#232;tres mais pour le seul plaisir de ton corps en mouvement. Tu ressens comme il prend go&#251;t &#224; l'effort, combien il en redemande, et que &#231;a fasse mal n'est plus si grave. Et puis tu commences &#224; appr&#233;cier aussi les surprises du chemin, les clins d'&#339;il que t'adresse le soleil au travers des feuilles d'un arbre, le cri d'un animal et la r&#233;ponse enthousiaste d'un autre, le glissement des ailes d'un rapace sur l'air chaud, la poign&#233;e de cerises que laisse pour toi un vieil homme sorti de nulle part, et son sourire avant de dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;) un papillon tr&#232;s bleu se pose sur ta main, bleu comme le plaid sur les jambes de ta m&#232;re, et tu souris au papillon. Quand il s'envole tu plisses tes yeux pour le suivre, et son bleu se noie dans le bleu du ciel. Tu ne marches plus vers le beau, tu comprends qu'il est d&#233;j&#224; l&#224;, en toi et tout autour de toi. Pas besoin de t'&#233;poumoner &#224; lui courir apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans ta t&#234;te tout se calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Violaine B&#233;rot : C'est plus beau l&#224;-haut, Buchet-Chastel, 2022, pages 36-42, 119-121.&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez d'autres extraits de textes de Violaine B&#233;rot sur le site des Tisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Comme-des-betes.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Comme des b&#234;tes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Nue-sous-la-lune.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Nue, sous la lune&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-C-est-plus-beau-la-haut.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : C'est plus beau l&#224;-haut&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Violaine-Berot-Tombee-des-nues.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Violaine B&#233;rot : Tomb&#233;e des nues&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://tisseursdemots.org/Rencontre-lecture-avec-Violaine-Berot.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Rencontre avec Violaine B&#233;rot - extrait de nos &#233;changes&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="https://actualitte.com/article/107455/chroniques/c-est-plus-beau-la-bas-de-violaine-berot-une-autre-vie-est-possible" class="spip_out"&gt;Chronique de Nicolas Gary dans Actualitt&#233;&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Alix Lerasle : Du verre entre les doigts</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Alix-Lerasle-Du-verre-entre-les-doigts.html</link>
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		<description>&lt;p&gt;La m&#232;re est malade, le p&#232;re a disparu, l'a&#238;n&#233; s'est enfui dans la nuit. Et Nati, ce curieux petit fr&#232;re, n'est pas un enfant comme les autres. Isol&#233;e dans une maison emplie d'ombres, la narratrice interroge le pass&#233;. Que cachent tous ces silences autour de leur histoire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maisondelapoesieparis.com/programme/alix-lerasle-du-verre-entre-les-doigts/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://maisondelapoesieparis.com/programme/alix-lerasle-du-verre-entre-les-doigts/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-poetiques-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures po&#233;tiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L147xH150/capture-2-10921.jpg?1782990043' class='spip_logo spip_logo_right' width='147' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;la nuit est faite pour qu'on s'y cache &lt;br class='manualbr' /&gt;c'est un espace o&#249; je me sens bien &lt;br class='manualbr' /&gt;quand je ne reste pas face au miroir &lt;br class='manualbr' /&gt;que l'enfant r&#234;v&#233;e n'est pas l&#224;&lt;br class='manualbr' /&gt;que personne n'entre dans ma chambre &lt;br class='manualbr' /&gt;je peux parler tout bas &lt;br class='manualbr' /&gt;je me raconte des tas d'histoires &lt;br class='manualbr' /&gt;dans lesquelles chaque fois &lt;br class='manualbr' /&gt;je quitte la maison &lt;br class='manualbr' /&gt;des gens bizarres &lt;br class='manualbr' /&gt;m'attendent &#224; l'ext&#233;rieur &lt;br class='manualbr' /&gt;et veulent que je parte avec eux &lt;br class='manualbr' /&gt;j'ai de la peine pour la m&#232;re &lt;br class='manualbr' /&gt;et je voudrais emmener Nati &lt;br class='manualbr' /&gt;mais il dort &lt;br class='manualbr' /&gt;les gens bizarres &lt;br class='manualbr' /&gt;disent que &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;c'est important &lt;br class='manualbr' /&gt;vite vite &lt;br class='manualbr' /&gt;s'il te pla&#238;t s'il te pla&#238;t &lt;/em&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;alors je crie sur le pas de la porte &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;strong&gt;NATI &lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;et Nati descend l'escalier &lt;br class='manualbr' /&gt;la maison veut nous retenir&lt;br class='manualbr' /&gt;sa bouche commence &#224; se refermer &lt;br class='manualbr' /&gt;mais j'attrape Nati par la main et nous passons la porte&lt;br class='manualbr' /&gt;nous montons dans un train &lt;br class='manualbr' /&gt;recouvert de nacre noire &lt;br class='manualbr' /&gt;qui crache des bulles de fum&#233;e &lt;br class='manualbr' /&gt;on d&#233;marre &lt;br class='manualbr' /&gt;la maison s'&#233;loigne &lt;br class='manualbr' /&gt;elle rapetisse &#224; vue d'&#339;il &lt;br class='manualbr' /&gt;bient&#244;t je la confonds avec les flocons de neige &lt;br class='manualbr' /&gt;qui tombent sur les rails &lt;br class='manualbr' /&gt;aussit&#244;t j'oublie &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'il y a la m&#232;re dans cette maison &lt;br class='manualbr' /&gt;la maladie qui ne la quitte pas &lt;br class='manualbr' /&gt;le grand grand fr&#232;re en pension &lt;br class='manualbr' /&gt;l'enfant r&#234;v&#233;e qui r&#244;de &lt;br class='manualbr' /&gt;autour des reflets de moi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je m'endors et je r&#234;ve &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'on m'oublie l&#224; d'o&#249; je viens&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;au matin il y a &lt;br class='manualbr' /&gt;du silence partout &lt;br class='manualbr' /&gt;sur le sol de la maison &lt;br class='manualbr' /&gt;du froid carrelage de la cuisine &lt;br class='manualbr' /&gt;aux gros tapis tach&#233;s du salon &lt;br class='manualbr' /&gt;devant lesquels on s'asseyait &lt;br class='manualbr' /&gt;avec le grand grand fr&#232;re &lt;br class='manualbr' /&gt;dans nos chasses aux tr&#233;sors &lt;br class='manualbr' /&gt;pour les transformer en gigantesques cartes &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; ici ! c'est l'&#238;le du Capitaine Rouge ! &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; l&#224; ! une croix, c'est un indice !&lt;br class='manualbr' /&gt;il faut qu'on cherche dans ma chambre ! &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;depuis le d&#233;part du grand grand fr&#232;re &lt;br class='manualbr' /&gt;le silence est l&#224; &lt;br class='manualbr' /&gt;se r&#233;pand tout autour &lt;br class='manualbr' /&gt;en gros flots opaques &lt;br class='manualbr' /&gt;d&#232;s qu'on s'agite un peu &lt;br class='manualbr' /&gt;comme une brume il se soul&#232;ve &lt;br class='manualbr' /&gt;retombe et recouvre tout &lt;br class='manualbr' /&gt;la table &lt;br class='manualbr' /&gt;les assiettes &lt;br class='manualbr' /&gt;les chaises &lt;br class='manualbr' /&gt;la m&#232;re &lt;br class='manualbr' /&gt;la m&#232;re surtout &lt;br class='manualbr' /&gt;seule r&#233;siste &lt;br class='manualbr' /&gt;pos&#233;e sur le buffet &lt;br class='manualbr' /&gt;la radio rouge et blanche &lt;br class='manualbr' /&gt;petit poste rectangulaire &lt;br class='manualbr' /&gt;qui parle et qui chante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la m&#232;re ne l'&#233;teint presque jamais&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;avant &lt;br class='manualbr' /&gt;des gens du dehors venaient &#224; la maison &lt;br class='manualbr' /&gt;la m&#232;re r&#233;glait la radio &lt;br class='manualbr' /&gt;pour entendre la musique &lt;br class='manualbr' /&gt;ils s'asseyaient dans le salon &lt;br class='manualbr' /&gt;discutaient un peu &lt;br class='manualbr' /&gt;avant &lt;br class='manualbr' /&gt;dans la maison &lt;br class='manualbr' /&gt;il y avait un salon &lt;br class='manualbr' /&gt;et m&#234;me &lt;br class='manualbr' /&gt;de la musique &lt;br class='manualbr' /&gt;maintenant nous restons autour &lt;br class='manualbr' /&gt;de la table de la cuisine &lt;br class='manualbr' /&gt;quelque part &lt;br class='manualbr' /&gt;la radio bavarde &lt;br class='manualbr' /&gt;la maison s'&#233;tire &lt;br class='manualbr' /&gt;fait craquer ses planchers &lt;br class='manualbr' /&gt;grincer ses portes &lt;br class='manualbr' /&gt;et malgr&#233; tout ce bruit &lt;br class='manualbr' /&gt;nous ne pouvons pas ignorer &lt;br class='manualbr' /&gt;l'&#233;pais silence qui nous entoure&lt;/p&gt;
&lt;div class='hrspip'&gt;&lt;hr class='spip' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#231;a n'a dur&#233; &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'un instant &lt;br class='manualbr' /&gt;qu'une heure &lt;br class='manualbr' /&gt;peut-&#234;tre deux &lt;br class='manualbr' /&gt;je suis all&#233;e dans le jardin &lt;br class='manualbr' /&gt;le jardin presque mort &lt;br class='manualbr' /&gt;j'ai pleur&#233; sans comprendre &lt;br class='manualbr' /&gt;jusqu'&#224; ne plus avoir &lt;br class='manualbr' /&gt;aucune larme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je suis rentr&#233;e dans la maison &lt;br class='manualbr' /&gt;c'&#233;tait comme si tout mon chagrin &lt;br class='manualbr' /&gt;avait disparu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le soir &lt;br class='manualbr' /&gt;le mur &lt;br class='manualbr' /&gt;de ma chambre s'est mis &lt;br class='manualbr' /&gt;&#224; gondoler dr&#244;lement &lt;br class='manualbr' /&gt;on aurait dit&lt;br class='manualbr' /&gt;qu'il &#233;tait gorg&#233; d'eau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alix Lerasle : Du verre entre les doigts, Le castor astral, 2024, pages 47-51, 93.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Truman Capote : Mademoiselle Belle - Nouvelles de jeunesse</title>
		<link>https://tisseursdemots.org/Truman-Capote-Mademoiselle-Belle-Nouvelles-de-jeunesse.html</link>
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		<dc:date>2024-09-09T17:30:36Z</dc:date>
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		<description>
&lt;p&gt;Un cadeau pour Jamie (extrait) Presque chaque matin, hormis les dimanches, M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie emmenait Teddy jouer au parc. Teddy adorait ces sorties quotidiennes. Il prenait son v&#233;lo ou des jouets et s'amusait tandis que M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie, contente d'&#234;tre d&#233;barrass&#233;e de lui, bavardait avec les autres nourrices et flirtait avec les agents de police. Teddy pr&#233;f&#233;rait le parc le matin, quand le soleil n'&#233;tait pas trop chaud et que l'eau jaillissait des fontaines en une vapeur de cristal. &#171; On dirait de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://tisseursdemots.org/-Ecritures-narratives-.html" rel="directory"&gt;&#201;critures narratives&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tisseursdemots.org/sites/tisseursdemots.org/local/cache-vignettes/L150xH98/truman_capote-462ce.jpg?1782987784' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='98' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;Un cadeau pour Jamie (extrait) &lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Presque chaque matin, hormis les dimanches, M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie emmenait Teddy jouer au parc. Teddy adorait ces sorties quotidiennes. Il prenait son v&#233;lo ou des jouets et s'amusait tandis que M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie, contente d'&#234;tre d&#233;barrass&#233;e de lui, bavardait avec les autres nourrices et flirtait avec les agents de police. Teddy pr&#233;f&#233;rait le parc le matin, quand le soleil n'&#233;tait pas trop chaud et que l'eau jaillissait des fontaines en une vapeur de cristal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On dirait de l'or, n'est-ce pas, Mademoiselle Julie ? disait-il &#224; la nourrice en tenue blanche, maquill&#233;e avec soin. &lt;br class='manualbr' /&gt;- J'aimerais bien ! &#187; maugr&#233;ait M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La veille du jour o&#249; Teddy fit connaissance de la m&#232;re de Jamie, il avait plu, et ce matin-l&#224;, le parc &#233;tait frais et vert. On avait beau &#234;tre fin septembre, on aurait plut&#244;t dit une matin&#233;e de printemps. Teddy courait sur l'all&#233;e pav&#233;e du parc avec une p&#233;tulante exub&#233;rance. Il &#233;tait un Indien, un d&#233;tective, un gentleman cambrioleur, un prince de conte de f&#233;es, il &#233;tait un ange, il allait &#233;chapper aux voleurs &#224; travers les buissons et surtout il &#233;tait heureux d'avoir deux heures enti&#232;res pour lui tout seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'amusait avec son lasso de cow-boy au moment o&#249; il l'aper&#231;ut. Elle arriva par l'all&#233;e et s'assit sur l'un des bancs inoccup&#233;s. Le chien qui l'accompagnait attira imm&#233;diatement l'attention de Teddy. Il adorait les chiens, il mourait d'envie d'en avoir un, mais papa avait dit non, parce qu'il n'avait pas envie de passer du temps &#224; apprendre la propret&#233; &#224; un chiot, et puis avoir un chien d&#233;j&#224; adulte ce n'&#233;tait pas pareil. Le chien de cette femme, voil&#224; exactement ce dont il avait toujours r&#234;v&#233;. Un terrier &#224; poils durs, &#224; peine plus grand qu'un chiot. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il s'avan&#231;a lentement, un peu g&#234;n&#233;, et tapota la t&#234;te du chien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#199;a c'est un toutou &#187;, &#171; Un bon chien &#187;. C'est ce qu'ils disaient dans les films et dans les histoires d'aventures que M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie lui lisait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme leva les yeux. Teddy se dit qu'elle devait avoir l'&#226;ge de sa m&#232;re, mais sa m&#232;re n'avait pas d'aussi beaux cheveux. Ceux-l&#224; &#233;taient soyeux comme de l'or et ondul&#233;s, ils avaient l'air doux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est un chien rudement mignon. J'aimerais bien en avoir un comme lui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme sourit et c'est alors qu'il se dit qu'elle &#233;tait jolie. &#171; Ce n'est pas le mien, dit-elle. Il est &#224; mon petit gar&#231;on. &#187; En plus, elle avait une voix gentille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imm&#233;diatement les yeux de Teddy s'illumin&#232;rent. &#171; Vous avez un petit gar&#231;on comme moi ? &lt;br class='manualbr' /&gt;- Oh, il est un peu plus &#226;g&#233; que toi. Il a neuf ans. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imm&#233;diatement Teddy s'exclama : &#171; J'ai huit ans, enfin presque. &#187; Il paraissait plus jeune. Il &#233;tait petit pour son &#226;ge, et tr&#232;s brun. Ce n'&#233;tait pas un enfant tr&#232;s beau, mais il avait un visage jovial et des mani&#232;res d&#233;sarmantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il s'appelle comment, votre petit gar&#231;on ? &lt;br class='manualbr' /&gt;- Jamie - Jamie. &#187; Prononcer le nom sembla la rendre heureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Teddy se mit debout sur le banc, &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Le chien &#233;tait toujours d'humeur joueuse, il continuait &#224; sauter sur Teddy et &#224; lui griffer les jambes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Assis, Frisky, ordonna la femme. &lt;br class='manualbr' /&gt;- C'est son nom ? demanda Teddy. C'est un nom rudement mignon. Quel chouette chien. J'aimerais bien avoir un chien, je l'emm&#232;nerais au parc tous les jours, on pourrait jouer et ensuite, le soir, il s'installerait dans ma chambre et je lui parlerais au lieu de parler &#224; M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie, vu que Frisky s'en ficherait de savoir de quoi je parle - n'est-ce pas ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme &#233;mit un rire de gorge, un peu triste. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; J'imagine que c'est pour &#231;a que Jamie aime tant Frisky. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Teddy c&#226;lina le chien contre sa jambe. &#171; Est-ce que Jamie court avec lui dans le parc, il joue aux Indiens et tout &#231;a ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sourire de la femme s'effa&#231;a. Elle d&#233;tourna le regard, qui alla se perdre au loin, vers le lac. L'espace d'un instant il crut qu'elle &#233;tait en col&#232;re contre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, r&#233;pondit-elle, non, il ne court pas avec Frisky. Il joue simplement avec lui par terre, il ne peut pas sortir. C'est pour &#231;a que je prom&#232;ne Frisky. Jamie n'est jamais venu au parc il est malade. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Ah, je ne savais pas. &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;Teddy se mit &#224; rougir. Soudain il aper&#231;ut M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie qui arrivait par le chemin, et il savait qu'elle serait en col&#232;re si elle le voyait parler &#224; une inconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'esp&#232;re qu'on se reverra, dit-il, dites bonjour &#224; Jamie de ma part. Maintenant, il faut que je m'en aille, mais vous serez peut-&#234;tre l&#224; demain, non ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme sourit ; il la trouva de nouveau tr&#232;s belle. Il courut &#224; la rencontre de M&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;lle&lt;/sup&gt; Julie, qui donnait &#224; manger aux pigeons. Il se retourna et lan&#231;a : &#171; Au revoir, Frisky, &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chevelure ondul&#233;e de la femme resplendissait au soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Truman Capote : Un cadeau pour Jamie (extrait), in Mademoiselle Belle - Nouvelles de jeunesse, Bernard Grasset, 2016, pages 111-115.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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